CENTRE DU MALI : Un marigot de confusion conflictuelle

Six ans après la conquête des territoires septentrionaux du Mali par une coalition hétéroclite, le Mali reste enlisé dans une situation de conflits armés. Cependant, les centres de gravité se sont déplacés et leurs caractéristiques principales ont été transformées.

Les groupes armés signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali de 2015 ont largement cessé les combats entre eux suite à la signature d’un accord de cessez-le-feu « définitif » le 20 septembre 2017, à Bamako.

Néanmoins, les groupes armés terroristes fidèles au commandement central d’Al-Qaïda ont multiplié les attaques contre les forces armées internationales et les groupes armés signataires coopérant avec elles.

Cette insurrection islamiste a consolidé sa sphère de gouvernance et d’influence dans le centre du pays, surtout la région de Mopti et les parties du nord de Ségou, où les attaques sont de plus en plus fréquentes et sophistiquées.

Nous assistons à une montée d’un phénomène djihadiste très farouche dans ces régions, qui nécessite une analyse scientifique en raison de son caractère multidimensionnel, où des aspects politiques, économiques, religieux, émographiques, sécuritaires etc. doivent être pris en considération pour comprendre le phénomène conflictuel.

Il est donc important de situer les dynamiques actuelles de la violence au Centre du Mali, dans un contexte plus large que celui d’un conflit entre éleveurs et agriculteurs, mais aussi de comprendre les logiques historiques, politiques, économiques et communautaires des ressortissants de ces zones en proie au conflit.
Ce conflit, purement obscurantiste, a été instrumentalisé par les spécialistes du salafisme pour opposer deux peuples frères, c’est-à-dire les Dogons et les Peuls.
Ces deux ethnies vivent depuis longtemps déjà ensemble dans le Seeno-Manngo et Seeno-Gonndo, au centre du Mali. Leur cohabitation date du temps bien avant l’époque des grands Etats peuls, comme le Macina.

Les Peuls s’étaient déjà installés dans la région avant la fondation de l’Etat peul du Macina. Ils y faisaient paître leurs animaux, y menaient également d’autres activités (…..).
Les Dogons, habitant les pentes rocheuses de la falaise de Bandiagara, et les montagnes qui s’étendaient du plateau jusqu’au mont Hommbori, pratiquaient la culture des céréales au pied de la falaise, dans les montagnes et sur les pleines.
A travers l’Histoire, les rapports entre les Dogons et les Peuls ont eu des configurations variées, mais, tout de même, le bon voisinage a toujours prévalu.
Cette contrée, jadis une zone de paix et de cohésion entre toutes les communautés qui y vivent, est devenue, depuis près de deux ans, un no man’s land. Tous les jours, les vols de bétails, pillages des forains, des morts et des blessés sont enregistrés suite à des attaques djihadistes ciblées contre une communauté.

Cependant, face au « silence » des autorités publiques, les populations locales victimes, notamment les Dogons, se sont organisés pour créer en 2016 une force d’autodéfense composée des chasseurs, dénommée « Dan Ambassagou », qui signifie littéralement « sous la protection de Dieu », dirigée par un état-major.
Son objectif est de protéger les populations contre les attaques djihadistes infligées aux villages et hameaux du « Pays Dogon ».

Le Front de libération du Macina (F.L.M), un mouvement extrémiste affilié à Al Qaeda, à majorité peule, dont le chef spirituel est le prêcheur Hamadoun Koufa, très actif dans le centre, a su profiter des petits conflits entre éleveurs et agriculteurs sédentaires pour créer un semblant de conflit intercommunautaire ou intracommunautaire afin d’assoir ses ambitions salafistes.

Ce mouvement, en plus des Peuls, est composé de mercenaires venus de divers pays et de plusieurs ethnies.

Certains Peuls ont rejoint le mouvement suite à l’appel d’Hamadoun Koufa, prétextant défendre la religion et la « cause peule ». D’autres ont été enrôlés de force par les extrémistes religieux et/ou des bandits armés pour grossir le rang. Ceux-là qui refusaient de les rejoindre ou de comploter étaient directement exécutés.
Compte tenu de cet état de fait, le reste de la population se trouve dans une confusion et accuse certains Peuls de soutenir ou de protéger les djihadistes.
Depuis lors, les attaques contre les Dogons sont d’office attribuées aux Peuls, et toutes les attaques contre la communauté peule sont attribuées aux chasseurs dogons.
Les groupes « dozos (chasseurs)» accusent les communautés peules d’être impliquées dans les violences djihadistes contre les populations sédentaires, surtout les Dogons et les Bambaras, et aussi contre les forces armées maliennes.
En vérité, Il faut souligner que tous les djihadistes ne sont pas des Peuls, et tous les chasseurs ne sont pas des Dogons sur les théâtres des opérations.
Le mouvement salafiste de Koufa a su semer l’amalgame au sein des communautés en instrumentalisant la religion, la langue peule, les tenues des chasseurs traditionnels, pour davantage mettre les paisibles populations du centre du Mali dans ce que nous appelons ici « un marigot de confusion conflictuelle ».

Ce mouvement salafiste s’appuie sur toutes les fissures politiques, économiques, administratives, religieuses, ou ethniques existantes dans le centre, pour mettre les populations en branle.

Au départ, le mode opératoire de ces mouvements, très mobiles et coordonnés, laisse démunies les forces de sécurité. Le mouvement s’attaque prioritairement aux représentations étatiques comme les forces armées, les mairies, les préfectures puis progressivement aux structures sociales : les écoles, les centres de santé, les églises (cercle de Koro) et finit par établir un nouveau mode de société avec la mise en place de la charia dans certaines zones de la région de Mopti.

Les attaques contre des églises dans le cercle de Koro, notamment dans les villages comme Douna-Pen, Yorou, etc. doivent-elles avoir un lien avec un quelconque conflit intercommunautaire ?

Nous répondrons à la négative parce que les lieux de culte ne sont ni peuls ni dogons, encore moins bozos ou bambaras, etc.

Aujourd’hui, les deux groupes djihadistes qui opèrent dans le centre, à savoir : Ansarul Al Islam, opérant au Burkina Faso et au Mali, et la Katiba Ansardine du Macina ont tendance à changer leurs stratégies de lutte en embrassant les quelques conflits cités plus haut pour manipuler les populations dans leurs sales besognes.
En provoquant ainsi un conflit ethnico-politique dans le but de s’allier le soutien inconditionnel de certains groupes ethniques favorables à l’idéologie salafiste.
La confiance sociale a été considérablement ébranlée alors que les communautés s’accusent mutuellement d’être responsables des incidents mortels ou de banditismes.
La crise au centre du Mali ne s’explique pas par le seul activisme des groupes djihadistes, même s’ils y jouent un rôle important.

Les violences qui y ponctuent sont en effet sous-tendues par des facteurs endogènes tels que les problèmes des terres cultivables et de pâturage, de chefferie traditionnelle, la mauvaise gouvernance locale, la corruption, etc.
Il est grand temps que les populations du centre comprennent le jeu sordide des bandits armés en dissociant l’ethnicité du terrorisme et se donner la main pour aider les autorités maliennes et étrangères à combattre l’ennemi commun qu’est le terrorisme.
A partir du moment où l’on considère que la conflictualité fait partie du champ de recherche scientifique, on ne peut pas éviter la question de méthode. Certes, la problématique de la crise au centre du pays que d’aucuns qualifient de conflit intercommunautaire n’est pas chose aisée, mais notre option va porter sur la démarche académique de la gestion du conflit en vue de trouver une solution urgente et durable.
Extrait du projet d’article scientifique : La question de conflit intercommunautaire au centre du Mali : une approche au développement fondée sur les droits humains et la recherche de solutions.
Rédigé par Dr Rémi Honoré DARA

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